C’est par un communiqué laconique, dont seule Valve a le secret, que la firme de Seattle a sifflé la fin de la récrée des paris de skins et autres “hats”. Il faut dire que ce qui n’était à l’origine qu’un simple article de Bloomberg a pris des proportions colossales. Deux plaintes contre Valve, deux Youtubers pris la main dans le “crate” et un grand risque que les poursuites judiciaires deviennent réellement dangereuses plus tard, les apôtres de Saint Gabe vont appliquer plus strictement les conditions d’utilisation de Steam et interdire l’usage de l’API permettant à un site tiers d’avoir accès à l’inventaire des joueurs. Comment en est-on arrivé là ? Quels sont les implications d’une telle décision, si implications il y a ? Nous allons tenter d’y voir plus clair.

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Chapeau bas !

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Tous les amateurs de Counter Strike, joueurs ou spectateurs, le sentent bien depuis de nombreuses années – depuis 2013 plus précisément et cette fameuse mise à jour permettant les échanges d’armes -, qquelque chose ne tourne pas rond dans l’univers nébuleux des skins. Les discussions autour des paris et la valeur des armes ont rapidement remplacé les empoignades d’avant et d’après match, il était devenu difficile de trouver le moindre stream Twitch CS:GO où l’on pouvait effectivement regarder du CS (et non des apôtres hystériques du gambling) et les principales vidéos YouTube abordant le jeu ont en grande partie été affublées de ‘Win $$$$$$ fast CS:GO Jackpot Big !!!!‘. On pouvait espérer mieux comme vitrine pour un esport en pleine croissance et en pleine quête et de notoriété et de respectabilité.

Bref, une mauvaise odeur d’argent, si ce n’est sale, au moins malsain, se dégageait des désormais célèbres “crates”, sorte de boîtes de Pandore de l’esport. Mais il aura fallu attendre qu’un média des plus “classique” commence à y fourrer sa plume pour que l’ampleur du désastre apparaisse réellement au grand jour. Le problème est simple : en autorisant le commerce des armes et en laissant des sites tiers utiliser une API permettant de se connecter à eux via un compte steam, ouvrant ainsi l’accès à l’inventaire des joueurs, Valve a laissé se créer tout un écosystème dont de nombreuses plateformes ont su tirer profit plus ou moins légalement selon les cas. Et pas qu’un peu ! Bloomberg estime que 2,3 milliards de dollars ont été misés en skins l’an passé. Et ce chiffre ne prend en compte que les paris sur les résultats des matchs. Pour 2016, le site d’informations économiques prévoit 7,4 milliards tout paris confondus. Par comparaison, Valve, avec Steam, a enregistré, toujours l’an passé, 1,6 milliard de dollars de revenus, pour un bénéfice de 235 millions.

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Des skins au scam

Le problème central est que les jeux d’argents (‘gambling’) sont très strictement encadrés, en France, certes, mais aussi aux États-Unis et dans la très grande majorité des pays depuis lesquels on peut accéder à Steam. Outre-Atlantique, Valve est aujourd’hui sous le coup de deux poursuites : des parents accusent l’entreprise d’être complice d’un vaste système, frauduleux, car non autorisé, de jeu clandestin. Et les arguments se tiennent. Difficile, premièrement, de ne pas faire le rapprochement entre l’animation qui suit l’ouverture d’un coffre et celle d’un jackpot. Deuxièmement, en donnant différents niveaux de rareté à ses objets, Valve leur donne une valeur, un peu comme les jetons d’un casino. Et les responsables auront beau rétorquer qu’il ne s’agit que de valeur virtuelle, il est assez facile, notamment via des plateformes d’échange et de revente comme Opskins de transformer, même après la tonte des différentes commissions, cet argent fictif en monnaie sonnante et trébuchante. Enfin, et c’est sans doute ce qui pourrait coûter le plus cher à Valve, le “casino des armes”, dont elle a permis/facilité/encouragé (rayez la mention inutile) l’éclosion et le déploiement incontrôlable, est ouvert librement aux mineurs.

Bataille d'experts

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Nous n’avons pas la prétention d’avoir une quelconque compétence juridique en la matière, mais la bataille judiciaire à venir sera pour le moins intéressante… si elle a lieu. Il y a de fortes chances pour que Valve signe un gros chèque aux plaignants et que l’on en reste là. Si jamais un procès devait se tenir, son issue serait incertaine, mais servirait de référence en la matière. Sur le sujet, trois avocats américains travaillant dans l’esport se sont prêtés au petit jeu de l’AMA (Ask Me Anything) . Il en ressort… un certain flou. Les trois spécialistes ne tranchent pas la question fondamentale : est-ce que le “skins gambling” est un jeu d’argent ou non ?

‘Le procès contre Valve n’ira nulle part, même si les bases légales sont assurément solides. Je m’attends à un règlement rapide à l’amiable.’

Ryan Morisson, avocat américain spécialisé dans l’esport

Pour Brice Blum (/u/esportslaw), ‘la question ne se pose même pas; le marché secondaire est important, autorisé (par Valve, ndlr), et les skins ont une valeur marchande communément admise. Ceci étant dit, il n’y a pas de cas qui pourrait ici servir de référence et il est donc impossible de se prononcer avec certitutde.’

Pour son collègue Jeff Ifrah (/u/ifrahlaw), les choses sont plus compliquées : ‘pour que cela rentre sous le coup de la loi, il faut que soient en jeu des ‘choses de valeur’. Or, dans les affaires classiques de jeu d’argent, ce terme désigne uniquement le cash, les jetons ou des objets bien réels. Une récente décision de justice a bien fait la distinction entre valeur virtuelle et valeur dans le ‘monde réel’. Les skins, même sur les marchés secondaires, ont de la valeur à cause du jeu lui-même (CS:GO, ndlr), ce qui les relie uniquement au monde virtuel. Si les skins sont des objets à la valeur virtuelle, les utiliser dans des paris serait acceptable sous la plupart des législations’.

‘Qu’est-ce que Valve doit faire ? Ils peuvent commencer par empêcher ces sites incroyablement populaire d’utiliser si facilement leur boutique’

Ryan Morisson

Quoi qu’il en soit, le troisième avocat, Ryan Morrison estime que ‘le procès contre Valve n’ira nulle part, même si les bases légales sont assurément solides. Je m’attends à un règlement rapide à l’amiable. Tout en précisant que l’entreprise n’est pas exempte de tout reproche : “Valve vous permet d’acheter et de vendre des skins sur sa propre boutique et autorise des sites de jeux d’argent ne respectant aucune régulation à utiliser son API pour opérer avec facilité. Ainsi, si vous détenez toutes les skins (les armes restent la propriété de Valve, le joueur achète juste une licence pour les utiliser, ndlr), aidez des sites à les parier et à les transformer rapidement en argent facile… vous avez là une recette que l’on pourrait qualifier de pas formidable ! Qu’est-ce que Valve doit faire ? Ils peuvent commencer par empêcher ces sites incroyablement populaire d’utiliser si facilement leur boutique’. Et c’est précisément ce que Saint Gabe, dans son infinie sagesse, vient de faire.

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Dumb et Dumber

Qu’une entreprise dont l’objectif est d’engranger le plus de profit possible ait mis en place un petit casino virtuel, si tant est que la justice statue que c’est le cas, il n’y a rien de bien surprenant à cela. Notre époque nous a habitué à bien pire. CS:GO étant un free to play, il faut bien fonder un modèle économique viable. Chacun mettant, ensuite, ses curseurs moraux où il lui semble juste de les mettre. Les arguments des différents camps se valent, même si l’exposition des plus jeunes aux risques d’addiction aux paris et au jeu d’argent nous semble extrêmement grave (nous y reviendrons très prochainement dans un grand dossier santé). Si Valve a fauté – le communiqué de fin de récrée ressemble tout de même à une ouverture de parapluie en forme d’aveu -, l’entreprise paiera ou sera poursuivie et il sera intéressant de suivre les suites de l’affaire, car elle soulève de véritables questions.

Mais l’histoire serait bien triste si elle s’en était arrêtée à des discussions éthico-juridiques. Elle serait d’ailleurs sans doute restée dans un relatif anonymat sans le concours de nos deux champions toutes catégories, les célèbres Youtubers  TmarTn et The Syndicate Projet. Ces génies, puisqu’il faut bien appeler les choses par leur nom, ont profité de leur audience – 12 millions de viewers à eux deux tout de même – pour rabattre vers le site CSGOLotto.com.

Dans deux nombreuses vidéos, ils ont venté, avec un enthousiasme communicatif, les mérites de la plateforme qui permet tout simplement de jouer ses skins à pile ou face (du véritable ‘gambling’ donc, de type ‘roulette’, loin du ‘betting’ sur les résultats d’un match). Plot twist : nos deux lurons étaient tout simplement les fondateurs et dirigeants du site et à aucun moment ils ont jugé qu’il serait peut-être nécessaire de partager cette information. ‘Mais qu’est-ce que j’entends ? Le site de jeux d’argent que je vous recommande m’appartient et je peux truquer très facilement les résultats de mes paris en live pour vous donner envie d’aller y dépenser votre argent ? Calomnie ! Je vous jure que c’est une pure coïncidence !’ La chaîne h3h3productions résume parfaitement la situation et révèle l’ampleur de cette grossière escroquerie.

Un coup d'épée dans l'(chap)eau ?

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Vu  les différents scandales autours des skins et des paris (nous ne sommes pas revenus sur le cas “Moe” Assad/ CSGDiamond ou la tentative de match fixing de l’organisation CSGO.one), il n’est pas étonnant que Valve ait décidé de mettre un terme à la petite fiesta. On peut regretter que cela ait été fait si tardivement. Mais ne faisons pas la fine bouche. En revanche, il est pour le moment difficile de mesurer les implications d’une telle décision. Il faut en effet bien lire le communiqué de Valve : ‘Utiliser l’OpenID Api et faire les même appels que des utilisateurs Steam pour faire tourner un business de pari ne sont pas autorisés par notre APi ni part nos conditions d’utilisations. Nous allons commencer à envoyer des notifications à ces sites pour qu’ils cessent toute opération via Steam’. On est bien loin de l’action coup de poing. En lisant entre les lignes, on comprend bien que Valve, menacée par un procès pour complicité avec des sites à la limite de la légalité, était obligée de plaider la négligence. Cela pourrait se traduire par : ”Regardez, nos conditions d’utilisations étaient très claires : il est interdit de se servir de notre API pour faire des paris. Ceux qui ont fait ça agissaient contre nos règles, les gros vilains, nous ne sommes donc pas complices de ces agissements honteux. Certes, on n’a pas fait grand-chose pour empêcher le système de dérailler complètement, mais nous allons prendre des mesures, promis juré, dès que l’on aura fini Half Life 3 !’ Plus sérieusement, Valve va-t-elle réellement se scalper et renoncer à la manne indéniable que représente ses sites de jeux d’argent et de paris ou n’est-ce là qu’un jalon anecdotique dans une stratégie de défense judiciaire pragmatique ?

Une chose est sûre, le marché des skins connaît un véritable crash. Tout le monde vend et le court des skins s’écroule. Certains sites de jeu d’argent ont déjà arrêté leur activité et il y a de fortes chances pour que de nombreux utilisateurs perdent une grosse partie de leur mise sur les autres (si tant est que cette mise fût en sécurité, on sait ce dont sont capables les sites de gambling, même les plus réputés). Comme toujours, c’est le petit épargnant qui trinque ! Mais que restera-t-il quand les cendres de l’explosion seront retombées ? On peut aborder cette question de deux manières.

La cynique :

une fois que Valve aura signé un règlement à l’amiable avec les autorités judiciaires américaines, tout reprendra son cours. Des plateformes de betting comme CSLounge apportent tellement d’audience aux compétitions qu’il serait vraiment très étonnant (et pas forcément souhaitable) que l’activité de paris cesse.  Et ne nous voilons pas la face, si CS:GO est toujours aussi populaire aujourd’hui, c’est en grande partie grâce aux paris, la plupart des joueurs étant davantage sur CSLounge ou Opskins que sur les serveurs… Il suffira aux sites montrés du doigt de trouver un autre moyen d’accéder à l’inventaire des joueurs pour reprendre leur activité comme si de rien n’était. Il est en effet improbable que Valve interdise l’échange de skins. Entre l’audience (et donc les sponsors et la visibilité), l’argent des échanges/paris (7,3 milliards de dollars !) et des considérations morales, Valve aura vite fait de choisir.

L’optimiste :

avec ces différentes affaires, auxquelles il faut ajouter les problèmes de cheat, Valve, qui ne communique jamais, se paie une belle campagne de dénigrement qui pourrait lui être fortement préjudiciable. En outre, il est dans l’intérêt de la firme de Seattle de promouvoir un esport à peu près propre. Si l’un des plus grands acteurs du secteur ne le fait pas par simple calcul court termiste, il sacrifie sa poule aux œufs d’or qui ne demande qu’à être reconnue et respecter. Renoncer à la manne immédiate des jeux d’argent pour engranger plus de revenus au fur et à mesure que l’esport s’installe auprès du grand public au même niveau que d’autres pratiques populaires ne semble pas être un calcul aussi idiot que cela. Et rien n’empêche que les sites de bettings, qui génèrent le plus d’audience, soient encadrés, et que ce soit les sites type “roulette” qui soient justement sacrifiés. C’est de toute façon une condition sine qua non. L’esport veut être considéré comme un vrai sport, dommage qu’il ait commencé par en adopter les principales tares. Mais la purge qui se profile intervient, peut-être, au bon moment : avant qu’il ne soit trop tard.

Reste à savoir laquelle des deux approches l’emportera…

Auteur dr4z
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