Animal étrange apparu à l’aube du XXIe siècle, le geek pourrait être l’ancêtre préhistorique de l’homme de demain, le chaînon manquant entre nous et un « homme+ », qu’il prépare d’ores et déjà au cœur de cet État 2.0 qu’est la Silicon Valley. Mort de la mort, avènement d’une intelligence artificielle supérieure, règne des cyborgs… la science se libère à grande vitesse de la fiction grâce aux milliards de dollars que génèrent les technologies de l’informatique. L’homme d’après, le « transhumain », est déjà en beta test. 

Le cliché est tenace. Quand, de nos lointaines et vieilles contrées européennes, nous pensons à la Silicon Valley, nous revient, comme un mauvais gif animé, l’image d’une bande d’adolescents aux cheveux gras et aux verres de lunettes difformes, enfermés à longueur de journée dans des garages obscurs, trop occupés à réinventer le monde en langage binaire pour perdre leur temps avec une réalité bien terne. Le geek, apparu au milieu des années soixante, est l’un des personnages les plus emblématiques de notre époque, comme le fut le cow-boy, le punk, le golden-boy ou la starlette de télé-réalité. Le geek est à la mode. Sa passion dévorante pour les jeux vidéo et son goût prononcé pour les séries, la science-fiction et la littérature fantastique en font tour à tour un sujet d’étonnement ou d’inquiétude. Mais nous sommes touchés par son appétence pour les gadgets les plus inutiles et nous nous retrouvons tous un peu, au gré de notre entrée progressive dans l’univers numérique, dans cette image d’éternel adolescent qui voue une admiration sans limites à la machine, qui la façonne, qui la programme, qui la « hack »..

La Planète des singes

D’abord personnage obscur, rejeté, timide et volontairement asocial, le geek connaît désormais son heure de gloire et tient sa revanche. La réalité actuelle de la Silicon Valley n’a plus grand-chose à voir avec cette image cryogénisée de l’ermite du clavier. Le geek d’aujourd’hui, celui qui arpente les ruelles

ensoleillées de ce grand laboratoire du futur à ciel ouvert qu’est la Californie, affiche un sourire radieux de trentenaire à qui tout réussit. Il a déjà monté six start-ups et en a revendu quatre pour quelques centaines de millions de dollars. Il a cinq millions de fans et six millions de followers. Loin de s’enfermer dans sa tour d’ivoire numérique, il a parfaitement intégré tous les codes de la société (le code, c’est son domaine) et envisage de refonder le monde de demain, comme ses aïeux ont pu créer celui d’aujourd’hui. À quelques détails près. Ultramodernes, les centres de recherche et de développement n’ont plus rien des garages d’antan et le premier smartphone venu est bien plus puissant que l’ensemble de tous les Altair 8800 (l’une des premières machines de Bill Gates et de Paul Allen) jamais écoulés. Entre la puissance de feu financière sans commune mesure dont les informaticiens d’aujourd’hui disposent et la puissance de calcul qu’offrent les machines actuelles, leur capacité de transformation du monde n’a absolument rien à voir avec celle dont a disposé la déjà vieille génération. Quand on pense aux bouleversements que cette dernière a réussi à enclencher, on peine à mesurer l’ampleur de ceux qui nous attendent.

La volonté de puissance

Le sentiment de toute-puissance est omniprésent dans la Silicon Valley. Et elle prend plusieurs formes. Une volonté de s’affranchir de toute forme d’État, tout d’abord, notamment d’un point de vue fiscal. Certains golden-boys 2.0 pensent déjà à créer de véritables villes sur les eaux internationales pour échapper aux États et à l’impôt. Un individualisme forcené ensuite, capitaliste jusqu’au bout des ongles.

Une confiance indéfectible, enfin, dans la capacité des technologies qu’ils déploient à résoudre des problèmes jusqu’alors classés « chasse gardée » de la politique. L’individu se substitue à l’État ; la technologie au politique. Ces positions transpirent les courants du libertarisme des années soixante et le transhumanisme du XXe siècle.

Les transhumanistes sont persuadés que la machine est l’avenir de l’homme, que la technologie lui permettra de sortir de sa condition de pauvre mammifère mortel. Cette pensée s’inscrit dans un courant qui remonte aux Lumières. Condorcet voyait déjà dans les progrès médicaux de l’époque un moyen de prolonger de manière drastique la durée de vie de l’être humain. Les théories de l’évolution puis les avancées de la recherche génétique, notamment à travers les œuvres d’Haldane ou de Julian Huxley, le frère d’Aldous Huxley, auteur du Meilleur des mondes, finirent de structurer ce mouvement qui eut un écho important au début des années soixante, lors des premiers pas de l’intelligence artificielle, auprès de la toute première génération d’informaticiens, comme Marvin Minsky, Hans Moravec ou Ray Kurzweil. Fort de leur aura de pères fondateurs de l’ère moderne, ces derniers vont, à partir des années soixante, soixante-dix, évangéliser l’ensemble de la Silicon Valley, jusqu’à faire du transhumanisme l’une des mythologies les plus influentes d’aujourd’hui.

Sous influence

Leurs titres et leurs faits d’armes sont impressionnants. Ray Kurzweil, donc, aujourd’hui chef ingénieur chez Google, est le père du scanner, de la reconnaissance vocale et de la reconnaissance de caractères. L’objectif de son laboratoire est tout simplement de « reprogrammer la biologie pour éliminer les maladies ».

Larry Page, CEO de Google, est persuadé que l’intelligence artificielle est la prochaine étape de la conscience, dans un monde où tout doit être calculé, optimisé, quantifié. Peter Thiel, le fondateur de Paypal, est l’un des principaux financiers du mouvement. Plus généralement, Facebook, Google, Apple et Amazon possèdent tous des laboratoires plus ou moins secrets de recherches sur l’intelligence artificielle ou la robotique, qui absorbent une part de plus en plus importante de leur monumentale puissance financière. Sur le terrain de la NASA, à Mountain View, Google a érigé sa Singularity University, technopole du transhumanisme (le terme « singularity » renvoie, dans ce courant de pensée, au moment où la machine surpassera l’homme). Cette grille de lecture permet de comprendre la politique de rachats en apparence erratique du moteur de recherche. Début décembre 2013, Google se paie coup sur coup dix des plus importantes sociétés spécialisées dans la robotique. En janvier 2014, il fait main basse sur Nest, spécialiste de la domotique, pour quelque 3 milliards de dollars. Puis c’est au tour de DeepMind, star de l’intelligence artificielle, de rentrer dans le giron de Google. TitanAerospace (drones et aéronefs sans pilote), DarkBlueLab (intelligence artificielle), Vision Factory (idem) et Revolv (domotique) suivront. Au terme de ce vaste jeu de Monopoly technologique, la firme de Mountain View a créé Calicolabs, dont le but affiché est de « relever le défi du vieillissement et des maladies associées ». Tous réunis dans le giron de Google X Lab, le département de recherche du géant du web, ils ont permis à Google d’intégrer ce qui se fait de mieux dans le domaine des NICB (nanotechnologie, biotechnologie, informatique, cognitique) et de se lancer dans la réalisation de la prophétie transhumaniste : préparer l’homme d’après et vaincre la mort.

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Auteur dr4z
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Catégories Actualité Gaming
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